Le Mouvement BOBO SHANTY
Parmi les grandes mouvances qui forment le mouvement Rastafari, la communauté “ Bobo Shanti ” ou “Bobo Dread” se distingue, par bien des aspects, des autres rastas. Fondée par Prince Emmanuel, la tribu Bobo prône “ la Suprématie Noire ” et “ brûle ” (verbalement) tout ce qui, de près ou de loin, s'écarte du chemin tracé par le patriarche : “ Jesus of Nazareth Holy Emmanuel I Selassie I Rastafari ”. Les Emmanuelites entretiennent un culte de la personnalité autour du Prince (décédé en 1994) promu “ Grand Prêtre ”, “ Christ Noir Incarné ” ou “ Septième Adonaï ”...
Chez les Bobos, aucun détail de la vie communautaire n'est laissé au hasard. Si les Bobo Shanti bénéficient, aujourd'hui, d'une audience internationale, via les deejay Capleton, Sizzla, Anthony B, Junior Reid, Determine, Ras Shiloh ou Militaryman, sachez que le Reggae est formellement proscrit dans l'enceinte du camp de Bull Bay...
Retracer la vie de Prince Emmanuel Charles Edwards n'est pas chose facile. Selon ses propres dires, le gourou des Bobo Dreads serait né en 1915 dans la commune de Saint Elizabeth JA. Sans père, ni mère (tout comme Melchisedek, le mystérieux prêtre-roi ,des écrits saints) s'installe à Kingston en 1930. A cette période, la ville fourmille de prédicateurs de toutes sortes, de garveyites, et de nouveaux cultistes répondant au nom de “ Ras Tafarians ”. Il aurait rencontré Marcus Garvey à cette même époque. En 1953, Prince Emmanuel dispose de son propre camp (yard) à Back O'Wall. Son influence est grandissante, tirant son prestige de sa rencontre avec le fondateur de l'UNIA et de ses confrontations régulières avec les autorités gouvernementales pour défendre la cause du retour en Afrique. L'inclination “ repatriationiste ” (rapatriement) est l'une des lignes majeures de sa doctrine. En mars 1958, c'est lui qui est à l'initiative de la première Convention Nyabinghi. De toutes parts, les rastas se réunissent au Coptic Theocratic Temple à Back O'Wall (Abacka). Des centaines de rastafariens participent à la “ Rastafari Universal Convention ” dont le but consiste précisément à retourner sur le continent des ancêtres. Du premier au 24 mars 1958, les rastas se rassemblent et les “ binghi drums ” font parler la foudre. Une marche collective s'organise le 24 mars, date à laquelle les rastas procèdent à une “ capture ” symbolique de la ville en plantant un drapeau à Victoria Park. Certains aspects liturgiques de ses rituels déplaisent fortement aux nyabinghi.
Selon Ras I-mes de la I-gelic House, Prince Emmanuel jetait de l'huile et de la poudre dans le rite du feu. Cette pratique magico-revivaliste était jugée superstitieuse par la plupart des rastas : “ C'est pourquoi Prince Edward ne pouvait plus rester avec nous ”conclut Ras I-mes. . Pour couronner le tout, le Prince tentera de se faire reconnaître par les rastas comme un demi-dieu. Sa version de la Sainte Trinité admet Haïlé Sélassié comme le Père, Marcus Garvey comme le Prophète et lui-même comme le fils. Le Christ Noir en chair et en os... Dès lors, le groupe va se durcir sur ses bases théologiques et se sectariser. Le Prince publie un essai dans lequel il expose ses thèses sur le séparatisme et le suprématisme racial : “ Black Supremacy in rigthousness of salvation ” ( la couverture porte comme sous-titre : “ Jesus Negus Christ Emmanuel I Selassie I Jah Rastafari in Royal Majesty, Selassie I Jahovah Jah Rastafari I. ”). nombreux sont ceux qui rejoignent sa communauté monastique “ Ethiopian National Congress ”.Au sein du camp, toutes les activités se révèlent très strictement ritualisés, codifiées. Ainsi, seul la musique nyabinghi pulsée par les “ Royal Drums ” a droit de cité. La vie de la communauté suit un modèle semi-autarcique et auto-suffisant. Les bobos fabriquent des ballets et les vendent, les fonds récoltés pourvoient partiellement aux besoins alimentaires des adeptes du “ R ”. Cette lettre est inscrite sur les murs, documents, badges. “ R ” comme “ Right ” ; “ Rigthousness ” ; “ Rastafari ”. Les Bobos (“ élus ” “ choisis ”) souscrivent au “ R ” et fireburnent le “ X ” (le système et la perdition). Les anathèmes pyro-verbaux sont lancés contre les homosexuels, le Pape, les femmes de petite vertu, les affairistes... La “ ville sur la colline ” s'avère extrêmement hierarchisé : les femmes (“ queen ” ou “ empress ”) sont au bas de l'échelle et vaquent aux affaires domestiques (à ceci près que ce sont les hommes qui préparent leur nourriture) lorsqu'elles ne sont pas claustrées. Pendant leur cycle menstruel, les femmes sont en effet mises en quarantaine pendant trois semaines. Cette période de “ purification ” peut durer trois mois après un accouchement (quatre si elles enfantent une fille...). Sa femme “ Queen Rachel ” et son fils “ Jesus ” ont quant à eux un statut spécifique. Les hommes se divisent en “ prêtres ” et “ prophètes ”. Le Prince lui même s'explique sur ce fait : “ Sans le prophète, le peuple ne peut avoir de visions. Sans le prêtre, il n'y aurait pas de cérémonial et sans le Roi, le peuple périt. ”. Le Roi c'est bien sûr Prince Emmanuel.
Contrairement aux autres rastas, les Bobos enturbannent leurs nattes (signe de dignité et couronne) conspuant parfois les “ leggo dreads ” : ceux qui laissent pendre leurs dreadlocks naturellement. Arborant d'impeccables robes (ornées d'écharpes trichromatiques et de médaillons à son effigie & icônes de Selassié, Garvey) blanches ou noires selon les circonstances liturgiques, les Bobo Ashanti observent des règles immuables. La bible (l'Ancien Testament, principalement) est lue pendant trois heures sans discontinuer. Les Bobo Dread se prosternent et prient la tête inclinée en direction de l'est et ce trois fois par jour : à l'aube, le midi et au couché du soleil. La salutation s'accompagne d'un “ blessed my lord ” tandis que la main droite vient toucher la poitrine gauche. Le service du soir se déroule sous la tutelle de trois prêtres à l'autel du tabernacle : chants et ovations sont adressées à “ Dada ” (le Prince), à l'empereur et Garvey. Les ablutions sont toujours de mise. Le Sabbat est également observé. Le jeûne a lieu deux fois par semaine ainsi que le premier samedi du mois. Concernant les relations sexuelles (la contraception étant prohibée), les ébats amoureux sont autorisés selon une périodicité de douze jours par mois : le reste du temps, la femme est considérée “ impure ”. Frange puritaine, fondamentaliste du Rastafari, la congrégation Bobo s'est développé à la fois à l'intérieur et en marge du mouvement pour accoucher d'une certaine forme "d' Emmanuelisme ”.
Depuis son décès en 1994, le phénomène Bobo a évolué vers d'autres horizons : Son fils “ Jesus ” a hérité du trône laissé vacant par le Père “ qui nous a quitté pour quelques temps ”... Capleton et ses protégés de la “ David House ” (les pickney Jah Malo et Jah Lando assurent la relève générationelle), le succès tout azimut de chanteurs comme Sizzla ou Anthony B ouvrent de nouvelles perspectives. La figure tutélaire du Prince plane toujours au dessus de Bull Bay et ses paroles de résonner encore dans l'esprit de ses ouailles : “ Je suis le souverain monarque de la suprématie noire, roi de tous les Ras, l'ambassadeur royal éthiopien en mission pour le roi, le Christ Noir incarné... ”.
Article de Boris Lutanie publié dans "Radikal" n°47, (rubrique "Rasta-Saga" n°16), décembre 2000, pp. 116-117.